La tapisserie de Bayeux s’en va à Londres : retour sur mille ans d’histoire

Pour la première fois depuis sa création, il y a près de mille ans, la tapisserie de Bayeux quitte la Normandie pour l’Angleterre. Le British Museum l’exposera de septembre 2026 à juillet 2027, pendant les travaux de rénovation du musée de Bayeux. L’annonce a fait grand bruit, autant chez les amateurs d’histoire que chez les défenseurs du patrimoine. Derrière l’événement diplomatique se cache une pièce textile fascinante, souvent mal nommée, et dont l’histoire mérite qu’on s’y arrête.

Un prêt historique, et un échange entre deux couronnes

Le principe a été scellé au plus haut niveau : la France prête sa broderie la plus célèbre, le Royaume-Uni répond par des trésors de sa propre collection. Pendant que la tapisserie sera visible à Londres, le British Museum enverra à Caen, au musée de Normandie, des pièces d’exception du trésor de Sutton Hoo, dont le fameux casque de guerrier anglo-saxon, ainsi que des cavaliers du jeu d’échecs de Lewis, sculptés dans l’ivoire de morse au XIIe siècle.

Casque de guerrier anglo-saxon du trésor de Sutton Hoo conservé au British Museum
Le casque de Sutton Hoo, chef-d’œuvre de l’orfèvrerie anglo-saxonne du VIIe siècle, fait partie des pièces que le British Museum prêtera en échange à Caen. Photo Amanda Slater, licence CC BY-SA 2.0.

L’ironie de l’histoire n’échappe à personne. L’œuvre raconte la conquête de l’Angleterre par les Normands en 1066, et c’est précisément en Angleterre qu’elle revient, neuf siècles et demi plus tard. À Londres, l’enthousiasme est réel : les premiers billets se sont arrachés par dizaines de milliers en une seule journée. La bataille d’Hastings fait partie du roman national britannique autant que du nôtre.

Une décision qui ne fait pas l’unanimité

En France, tout le monde ne partage pas cet enthousiasme. Une pétition en ligne a réuni près de 45 000 signatures pour demander l’abandon du projet, certains parlant même de « crime patrimonial ». Le débat porte surtout sur la fragilité de l’œuvre. Historiens et conservateurs rappellent qu’un textile brodé au XIe siècle supporte mal les manipulations, et plus encore les vibrations d’un transport. Didier Rykner, de La Tribune de l’Art, résume la crainte de nombreux experts : la pièce serait trop fragile pour voyager sans risque.

Les autorités françaises et britanniques travaillent depuis des mois à un protocole strict. Avant de quitter la Normandie, la toile a été pliée avec précaution, à la manière d’un rideau, puis placée dans un conteneur climatisé de haute technologie, avec contrôle permanent de l’humidité, de la température et des vibrations. Reste que le débat, lui, ne se referme pas : jusqu’où peut-on faire voyager un chef-d’œuvre millénaire au nom de l’amitié entre les peuples ?

Une broderie que l’on prend pour une tapisserie

Voici le paradoxe le plus intrigant de cette histoire. La « tapisserie » de Bayeux n’est pas une tapisserie. Une tapisserie, au sens strict, est tissée : les motifs naissent directement du croisement des fils de chaîne et de trame sur un métier. Or l’œuvre de Bayeux est une broderie. Le dessin y est appliqué à l’aiguille, avec des fils de laine, sur une toile de lin déjà tissée. La nuance n’est pas un détail de spécialiste : elle sépare deux savoir-faire entièrement différents.

Cette précision compte d’autant plus dans notre métier que la même confusion touche les tapis. Un tapis d’Orient noué main, une tapisserie tissée et une broderie relèvent de trois techniques distinctes, souvent rangées à tort sous le même mot. La toile de Bayeux mesure près de 70 mètres de long sur une cinquantaine de centimètres de haut, brodée de fils de laine teints avec des pigments naturels, jaunes, rouges, verts, bleus et noirs. Elle déroule cinquante-huit scènes légendées en latin, une véritable bande dessinée médiévale avant l’heure, peuplée de cavaliers, de navires et de combats.

Scène de la tapisserie de Bayeux où des hommes observent la comète de Halley, présage de la chute du roi Harold
Scènes 32-33 de la broderie : des Anglais observent, inquiets, le passage de la comète de Halley, en 1066, interprété comme un mauvais présage pour le roi Harold. Image domaine public (Wikimedia Commons).

Derrière la légende de la reine Mathilde

La légende veut que la reine Mathilde, épouse de Guillaume le Conquérant, l’ait brodée de ses mains avec ses suivantes. C’est une jolie histoire, forgée bien plus tard, au XVIIIe et au XIXe siècle. Les historiens l’ont depuis écartée. L’œuvre a très probablement été commandée dans les années qui ont suivi la bataille par Odon de Conteville, évêque de Bayeux et demi-frère de Guillaume, pour orner sa cathédrale.

Plus surprenant encore : les recherches menées notamment à l’université de Caen situent sa fabrication non pas en Normandie, mais en Angleterre, sans doute dans le Kent, du côté de Canterbury, par des brodeurs anglo-saxons réputés dans toute l’Europe. Autrement dit, la pièce qui célèbre la victoire normande aurait été réalisée par les vaincus. En revenant à Londres, elle rentre peut-être, d’une certaine manière, chez elle.

De la broderie médiévale à l’art du tissage français

Si la toile de Bayeux n’est pas une tapisserie, la France n’en possède pas moins une tradition tissée parmi les plus prestigieuses au monde. C’est du côté de la Creuse qu’il faut la chercher, à Aubusson, dont les ateliers travaillent la laine et la soie depuis le Moyen Âge et dont le savoir-faire est aujourd’hui inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO. Avec la Savonnerie, sa cousine au velours noué, elle compose ce que l’on a appelé l’âge d’or du tapis français.

L’art d’Aubusson a donné naissance à des tentures murales célèbres dans toutes les cours d’Europe, mais aussi à de véritables tapis. Le tapis d’Aubusson est tissé au point plat, sans velours ni relief, dans une palette de tons tendres et de compositions fleuries héritées du XVIIIe siècle : médaillons centraux, guirlandes, bouquets pastel sur fonds crème ou ivoire. D’une élégance discrète, ces pièces continuent de séduire les amateurs : elles s’accordent aussi bien à un intérieur classique qu’à une décoration contemporaine en quête d’un contrepoint raffiné. Les plus belles sont rares, et l’on en croise encore, de loin en loin, parmi les tapis d’Aubusson que nous réunissons dans notre galerie.

Tapisserie d'Aubusson du XVIIIe siècle tissée au point plat, décor floral en tons pastel
Tapisserie d’Aubusson du XVIIIe siècle : le tissage au point plat et la palette pastel qui font la signature de la manufacture creusoise. Image domaine public (Wikimedia Commons).

Entre la broderie normande partie pour Londres et le tissage creusois, un même fil relie les siècles : celui d’un pays qui a toujours su raconter des histoires avec de la laine, de la soie et une infinie patience. La tapisserie de Bayeux traversera bientôt la Manche, admirée par des foules des deux côtés du détroit. Et pendant qu’elle voyagera, il restera toujours, dans une galerie comme dans un salon, ces autres trésors textiles que l’on peut, eux, contempler de près et faire entrer chez soi.

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